La malédiction continue…

La reine étranglée

Il me vient un fil un peu à la volée, pas encore la recention mais une trame.

Lorsque Philippe le Bel, le Roi de fer, décède à la fin de l’épisode précédent, c’est un règne d’airain qui s’achève, celui d’un roi capable d’anéantir l’ordre des Templiers au risque de la malédiction ou encore d’envoyer au cachot une future Reine fautive d’adultère.

Pourtant dès le lendemain de son décès, l’illusion d’une institution royale toute puissante semble se fissurer : Louis X le Hutin, son fils et successeur apparaît comme étant plus indécis, impuissant politiquement et sexuellement, obsédé par l’idée de se remarier avec Clémence de Hongrie, princesse angevine de Naples bien plus que par celui de régner de façon efficace sur son royaume : il ira jusqu’à laissera Robert d’Artois assassiner la Reine Marguerite pour parvenir à ses fin, en raison de son incapacité à faire pression sur la papauté pour faire annuler son mariage.

Ainsi, lle pouvoir que l’on croyait attaché à la fonction royale était en réalité celui de l’homme qui l’incarnait. Si Philippe n’hésitait pas à trancher ses conflits de façon parfois très brutale, le premier opus montre qu’il pouvait aussi être aveugle aux passions et aux intrigues qui pouvaient couver au sein de sa famille et de sa cour, au point d’attribuer les malheurs qui ont entouré la fin de son règne à la malédiction de Jacques de Molay.

De même, une grande partie de son pouvoir reposait en réalité sur la mise en place d’un embryon d’administration moderne et efficace, à travers la figure de Enguerrand de Marigny, véritable clé de voûte de cette institution naissante : coadjuteur du royaume, il a la main sur les finances, la justice, la diplomatie, le contrôle des officiers et autres missions nécessaires au fonctionnement de l’institution royale. C’est la destinée de Marigny, et de cette nouvelle institution qu’il représente, qui est en jeu dans ce second tome au travers de son conflit avec Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, qui est décidé à profiter de la faiblesse du roi pour restaurer l’autorité et les privilèges de son ordre. À travers ces deux personnages émerge en réalité un conflit d’institutions, féodale à qui doit revenir de droit la main sur l’Etat et une administration naissante qui semble commencer à y acquérir un pouvoir concurrent.

Charles de Valois finit par remporter sa lutte contre Enguerrand de Marigny, et le fait exécuter de façon particulièrement humiliante (son corps resta exposé au gibet pendant deux ans). Avant de mourir, Marigny fait une double découverte. Au cours de son transfert vers la tour du Temple, traversant Paris sous les insultes et les rires, il s’aperçoit qu’il n’avait jamais été aimé ni compris, mais seulement supporté

“Marigny, en traversant une partie de la capitale, s’était rendu compte que le peuple, dont il ne voyait depuis tant d’années que les nuques inclinées, le détestait. Les insultes lancées sur son passage, l’explosion de joie dans les rues, les poings tendus, les moqueries, les rires, les menaces de mort, tout cela avait représenté pour l’ancien recteur du royaume un effondrement pire peut-être que son arrestation elle-même.”

La seconde découverte le dépasse, et c’est elle qui donne à ce tome son contrepoint au premier : l’exécution de Marigny ne se traduira pas par une malédiction, mais par une forme de lucidité sur la nature du pouvoir, et de rédemption.

La malédiction ne venait pas de Dieu. Elle venait de lui-même et ne prenait origine que dans ses propres actes. Et ceci était également vrai pour tous les hommes et pour tous les châtiments. «Les Templiers ne montraient plus guère d’attachement à leur règle; ils s’étaient détournés du service de la Chrétienté pour ne s’occuper plus que du commerce de l’argent; les vices se glissaient dans leurs rangs et pourrissaient leur grandeur; par cela ils portaient en eux leur malédiction, et il y avait justice à supprimer l’Ordre. Mais pour en finir avec les Templiers, j’ai fait nommer archevêque mon frère, homme ambitieux et lâche, afin qu’il les condamnât pour de faux crimes; il n’est donc point surprenant que mon frère se soit assis au tribunal qui, pour de faux crimes, m’a condamné. Je ne dois pas lui reprocher sa trahison; j’en suis le fauteur… Parce que Nogaret avait torturé trop d’innocents pour en extraire les aveux qu’il croyait nécessaires au bien public, ses ennemis ont fini par l’empoisonner… Parce que Marguerite de Bourgogne avait été mariée par politique à un prince qu’elle n’aimait pas, elle a trahi le mariage; parce qu’elle a trahi, elle a été découverte et emprisonnée. Parce que j’ai brûlé sa lettre qui aurait pu libérer le roi Louis, j’ai perdu Marguerite et je me suis perdu en même temps… Parce que Louis l’a fait assassiner en me chargeant du crime, que lui arrivera-t-il? Qu’arrivera-t-il à Charles de Valois qui ce matin va me faire pendre pour des fautes qu’il m’invente? Qu’arrivera-t-il à Clémence de Hongrie si elle accepte, pour être reine de France, d’épouser un meurtrier?… Même lorsque nous sommes punis pour de faux motifs, il y a toujours une cause véritable à notre punition. Tout acte injuste, même commis pour une juste cause, porte en soi sa malédiction.»
Et quand il eut découvert cela, Enguerrand de Marigny cessa de hair quiconque et de tenir autrui pour responsable de son sort. C’était son acte de contrition qu’il avait prononcé, mais autrement efficace que par le moyen de prières apprises. Il se sentait en grande paix, et comme d’accord avec Dieu pour accepter que le destin s’achevât de cette façon.

Ce qui, dans l’esprit de Marigny, apparaît comme un enchaînement de fautes morales le menant à la tragédie peut paraître valable à l’échelle des institutions et à l’exercice du pouvoir : prises dans une lutte sans fin, toutes les actions visant à se maintenir créent parallèlement une faiblesse qui viendra les défier dans un avenir plus ou moins proche ou lointain : après la malédiction de l’aveuglement propre à l’exercice d’un pouvoir solitaire du Roi de fer, ce second volet en propose une autre : la dissipation de l’illusion que le pouvoir et les institutions qui le portent puissent durer.*.

gibet-marigny

Le gibet de Montfaucon, Détail d’une enluminure de Jean Fouquet, vers 1450–1460