Alcools dans le Pays du passé de Guéorgui Gospodinov
ÉCHANGE Grand poste de télé LCD 32 pouces en bon état de marche 8 ans Contre 30 litres d’eau-de-vie Yambol, téléphone : 046… 15 fév.
Je reste planté devant cette annonce, véritable commentaire pris à l’arbre de vie, plus exactement fiché dessus avec des punaises. Tiens, voilà un bout de l’épopée bulgare, un morceau, le mystère de la voix bulgare, silencieuse, cachée et tout à coup éructée avec son rêve sublime.
Un téléviseur contre de l’eau-de-vie.
Rêve et horreur, c’est ce qu’il y a ici, rêve et horreur… Février, est-il écrit au-dessous. Il n’y a qu’en février que pareille doléance peut se trou-ver, avec tout le tragique qui l’accompagne…
L’eau-de-vie s’est terminée, mais pas l’hiver. Le voici en condensé, le roman existentiel d’un peuple. La jeep de la vie, la vieille jeep brinque-balante, avec un toit en grosse toile, ou plutôt non, la Moskvitch de ta propre vie est arrêtée à la fin de l’hiver, l’obscurité tombe, des chacals hurlent, or il n’y a plus d’essence. Putain de vie, cries-tu en frappant dessus. Putain, allez vous faire foutre, vous m’avez même pris mon eau-de-vie (personne ne te l’a prise, tu l’as finie toi-même, mais ici, depuis des temps immémoriaux, c’est comme ça qu’on dit, il y a toujours quelqu’un pour te prendre ou t’octroyer quelque chose).
Te voilà assis, maintenant, au beau milieu du néant, dans la jeep ou la Moskvitch de ta propre vie. Et tu prends ta décision : honteux ou pas, je vais passer une petite annonce, ça ne peut plus durer. Tu prends un bout de papier, la lettre de la banque qui t’avertit que, si tu ne règles pas les intérêts avant… Tu n’as pas d’eau-de-vie et eux, ils te demandent des intérêts. Tu la retournes et cherches un stylo à bille. Tu songes à demander à ton fils de l’écrire, ce sera mieux et plus correctement tourné, mais tu as honte. C’est la seule chose dont tu aies honte désormais. Tu finis par t’asseoir et l’écrire toi-même avec toutes les fautes et les virgules omises. Tu prends quelques punaises dans ta main et te rends carrément dans un autre quartier, pour la seconde fois tu as un peu honte. Et que mets-tu en gage contre l’eau-de-vie : le plus précieux, évidem-ment. Mesure pour mesure, sens pour sens. Le téléviseur ou l’eau-de-vie, telle est la question. Le téléviseur, c’est la transcendance, une fausse, bien entendu, mais tout de même le dernier rêve de l’Autre. Ta grand-mère avait une icône, ta mère un petit portrait de Lénine, et toi, un téléviseur. Mais à quoi bon avoir un téléviseur quand il n’y a plus d’eau-de-vie. Le téléviseur ne fait que diluer la vie, c’est comme verser de l’eau dans l’eau-de-vie.. Paraît qu’on a même mis sur le marché des cigarettes électroniques, demain, c’est de l’eau-de-vie électronique que vous allez me fourrer entre les mains, putain d’électro-nique… Oh ben, le téléviseur, c’est un truc pareil, de l’eau-de-vie électronique… Tenez, reprenez-le, un écran de trente-deux pouces contre trente litres d’eau-de-vie, un litre par pouce, je vous le fais bon marché. Trente litres d’eau-de-vie, c’est encore un mois de vie, et même un mois et demi si on l’économise. Seule l’eau-de-vie est honnête, merde. Elle te trompe pas comme le téléviseur, elle te jette pas de la poudre aux yeux, elle jacasse pas inutilement.
Elle te frappe au nez, te brûle agréablement le gosier, descend et réchauffe de l’intérieur tout ce qui est refroidi depuis longtemps. L’eau-de-vie, c’est le suprême à la bulgare, le sublime bulgare, le téléviseur bulgare, en fin de compte.