Une étrange nostalgie.

Le narrateur, bulgare, se trouve à Zurich où il travaille à une entreprise au premier abord : il reconstitue le passé, aussi méticuleusement que possible, sous la houlette d’un mystérieux personnage nommé Gaustine. Ce passé a, dans un premier temps, une visée essentiellement clinique : il vise en effet à atténuer les souffrance de patients souffrant de maladie mentale, essentiellement la maladie d’Alzheimer.
Un glissement progressif s’opère, le passé s’étend, jusqu’à recouvrir le présent d’un voile de nostalgie. D’une pièce de la clinique à un couloir entier, puis un étage, le passé sort de l’établissement pour couvrir un village, une ville et finalement l’Europe entière, qui semble vibrer d’un désir collectif (une folie ?) de s’échapper de son présent.
Avec ce glissement géographique s’opère également un changement dans la nature de cette nostalgie. Loin de réconforter, elle devient inquiétante, presque menaçante, menant presque l’Europe au bord du gouffre.
Les anciens mythes (et les nouvelles idéologies) n’aiment pas le retour en arrière… En se retournant, Orphée perdra pour toujours Eurydice, en se retournant vers Sodome la femme de Loth deviendra une statue de sel, ceux qui se retournent plus tard vers le passé sont ramenés sur le droit chemin. Tout doit commencer à zéro, sans mémoire (nouvelle, nouvelle est l’étoile du communisme et il n’y a rien avant elle, déclamait, autrefois, le secrétaire du parti local dans la petite ville de T.). Rappelez-vous la femme de Loth. Rappelez-vous Sodome et Gomorrhe, le feu qui tombe du ciel. Et gardez-vous de regarder en arrière, c’est ce que rappellera Luc. Chacun doit rester là où il est. Celui qui se trouve sur le toit de sa maison ne doit pas descendre. Celui qui est rattrapé par l’apocalypse dans son champ ne doit pas l’abandonner.
Cela ressemble à un ordre de la police.
Mais quel est le crime si grand du passé ?
Pourquoi ne pas regarder en arrière ? Pourquoi le passé est-il dangereux et se tourner vers lui un péché qui vous transforme en statue de sel ?
L’apocalypse vient détruire précisément le passé.
Il ne suffit pas de quitter Sodome et Gomorrhe, c’est facile, chacun fuit le désastre. La condition, c’est de l’oublier, de l’effacer de sa mémoire, de ne pas en être nostalgique. La femme de Loth a quitté la ville mais elle n’a pas réussi à l’oublier. Le temps n’est pas l’énième seconde qui vient de s’écouler, mais toute une série d’échecs en arrière (et d’échecs en avant), un tas de décombres, comme le décrit Benjamin, devant lesquelles l’ange de l’histoire se tiendra, les yeux écarquillés, le visage tourné vers l’arrière. L’ange de l’histoire (l’Angelus novus dessiné par Klee) n’est-il pas, en réalité, la femme de Loth ?
Pourquoi s’arrête-t-elle et regarde-t-elle en arrière ?
Parce que c’est humain.
Qu’a-t-elle laissé là-bas ?
Le passé.
Pourquoi en sel, précisément ?
Parce que le sel n’a pas de mémoire. Rien ne pousse sur le sel.
Dans cet extrait, Gospodinov rappelle ici les dangers du souvenir, du passé, à travers la figure de Loth : loin de permettre permettre de se projeter dans un avenir, de continuer un chemin propre, le passé pétrifie, immobilise celui qui se tourne trop vers lui ; et pourtant, c’est humain…
Si, individuellement, les patients victimes d’Alzheimer trouvent un réconfort à retrouver des fragments de réalités égarés dans leur océan d’oublis, à l’échelle collective, ce passé là est une construction, une illusion : cette nostalgie devient le fait d’entrepreneurs de spectacles ou de politiques ravis de tirer profit du désir de retrouver une jeunesse et une insouciance qui n’ont, collectivement, jamais réellement existé.
Ce glissement peut trouver une forme d’illustration dans le phénomène de l’Ostalgie, que Gospodinov n’évoque pas directement, mais à laquelle on peut penser qu’il a été confronté compte tenu de son parcours : si personne ne regrettait véritablement la Stasi et le régime totalitaire, beaucoup pouvaient regretter une texture de vie, une communauté de destin, un quotidien disparu (on retrouve, par exemple, une illustration de ce sentiment dans le film good by Lenin!). La nostalgie est un sentiment humain, authentique, respectable. Sa récupération, à travers des mouvements politiques plus ou moins réactionnaires (au sens où ils souhaitent revenir en arrière) apparaît alors comme la transformation d’une mélancolie légitime, en arme contre le présent et, en dernier ressort, la liberté

Angelus Novus, Paul Klee, 1920, encre de Chine, craie et aquarelle sur papier, musée d’Israël, Jérusalem
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »
-— Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire