La guerre, une affaire de femmes (et un peu d’hommes aussi).

Dans cet ouvrage, Marion Trévisi reconstitue la part des femmes dans les armées de l’ancien régime à l’empire : si la guerre est d’abord une affaire d’hommes, les armées n’étaient pas exclusivement des corps masculins.
Dans son sillage gravitaient également de nombreuses femmes (et enfants) qui étaient chargées de fournir aux soldats un ensemble de services, aussi mal reconnus que nécessaires. A travers l’étude d’archives militaires, de mémoires de soldats et d’officiers, Marion Trévisi retrace leur rôle, leur vie quotidienne, leurs drames (les zones de guerre restent caractérisées par une très grande violence, voire une très grande cruauté), et elle dresse ainsi le portrait et le quotidien de ces femmes au-delà du cliché de la vivandière au grand coeur ou encore de la prostituée sournoise et vénale.
En effet, ces suiveuses assuraient également un ensemble de services quasiment indispensables au bon fonctionnement des armées en campagne : approvisionnement en nourriture et en alcool, entretien du linge et des uniformes, soins, ou encore un semblant de vie sentimentale, maritale et sexuelle (y compris dans sa part plus sombre, via la prostitution).
Ainsi, on découvre parmi ces femmes une très grande disparité de situation et de destins : les conditions vont de la femme d’officier suivant son mari en campagne, relativement préservée et en sécurité (mais pas totalement, particulièrement en contexte de guérilla ou de retraite désordonnée), à la lavandière qui espère trouver une échappatoire à sa propre misère, et qui mènera son existence plus près de la vie de la garnison parfois au plus près du champ de bataille lui-même (il y a même quelques cas de femmes participant aux combats, mais ceux-ci semblent plus anecdotiques).
La question du nombre provoque souvent dans les écrits des chefs militaires de longues récriminations : il y avait toujours trop de suiveurs et suiveuses, selon eux. C’est un leitmotiv au début du xvil siècle comme sous le Directoire ou l’Empire. Cependant, il faut toujours relativiser le nombre de femmes suiveuses par rapport au nombre total de soldats. Avec les levées en masse de 1793 et la conscription à partir de 1798, environ deux millions d’hommes furent mobilisés dans les armées françaises entre 1792 et 1813, ce qui permit de constituer la Grande Armée. En appliquant l’hypothèse des 8%, cela ne donne jamais qu’un total de 160 000 suiveuses. En outre, leur nombre varia en fonction des conjonctures et des besoins. Notre estimation globale du nombre de suiveuses (de tout type: épouses de soldats, auxiliaires de service, prostituées…) oscille donc de 15000à 28 000 pour la première moitié du XVIII siècle à 160 000 entre 1792 et 1815. Cette échelle est hypothétique, mais il nous paraît vraisemblable qu’avec l’explosion numérique de l’armée révolutionnaire puis impériale le nombre de suiveuses ait fortement augmenté, malgré les règlements militaires successifs pour limiter leur nombre.
S’il n’y a pas de réel recensement de la part de l’institution, ni de réelle formalisation de leur rôle, les femmes gravitant autour des armées en campagnes étaient en réalité assez nombreuses. Et bien qu’elle ait souvent cherché à contrôler cette greffe de vie civile en son sein, il semble qu’elle n’ai jamais réellement réussi, comme le montre l’extrait ci-dessus : les officiers se plaignent régulièrement de leur nombre et de la gêne que l’activité des suiveuses occasionne et dans le même temps, celui-ci semble en augmentation régulière.
Si ces femmes fournissaient un service indéniable au fonctionnement des armées en campagne, elles pouvaient également être une source de gêne pour les armées elles-mêmes : gêne dans la conduite des opérations, distractions jugées inutiles pour les soldats, dispersion des ressources lorsque l’armée devait protéger ces femmes au détriment des combats eux-mêmes : ainsi, le rapport des armées à cette population civile évoluant en son sein semble être irrésolu, ambivalent, entre volonté de contrôle et d’interdiction.
Entre reconnaissance d’un rôle et réel, et probablement indispensable et volonté de contrôler un phénomène jugé indésirable par bien des aspects, une troisième voie semble s’être dessinée : les accueillir et profiter de leurs services. Leur activité est tolérée, mais non officiellement reconnue, comme l’illustre la grande réticence à les indemniser lorsque celles-ci, une fois les campagnes terminées, pouvaient se retrouver dans des situations de grande misère.
En effet, les ex-cantinières ou blanchisseuses pouvaient attendre longtemps avant de toucher une pension de veuve de soldat : deux ans en moyenne, parfois bien plus. Il leur fallait réunir et envoyer un grand nombre de documents prouvant leur droit à la toucher: certificats de naissance, de mariage, de non-divorce, de pauvreté, de bonnes mœurs, états de service du mari, certificat de son décès… Pour ces femmes mobiles et souvent illettrées, cela ressemblait à une mission impossible. Un grand nombre d’entre elles, notamment les plus âgées (celles qui avaient servi sous l’Ancien Régime), renonçaient à demander une pension parce qu’elles n’avaient pas ces papiers. Pour les autres, une fois toutes les pieces réunies et envoyées au bureau des pensions du ministère de la Guerre, il fallait compter le temps de traitement des documents par les employés du bureau, avec le risque de perte lors des allers-retours de courriers.

Une cantinière française durant la guerre de Crimée en 1855, photographiée par Roger Fenton