Papillon de nuit

Un retour aux sources

Comme je le dis toujours à mes étudiants, le véritable protagoniste du roman est le temps. Au cours des années, il m’est devenu plus facile de dire ce genre de chose sans immédiatement éprouver le besoin de regarder derrière moi et de fixer le plancher. Ensuite, évidemment, vous parlez de la fuite du temps chez Proust, des séquestrations de l’histoire chez Faulkner, des abrogations du temps et de l’histoire chez Beckett.
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Ici, à La Nouvelle-Orléans, les gens ont tendance à rester coincés dans le temps. Un jour, une étudiante fraîchement débarquée du New Hampshire avait demandé si tous ces gens bizarres étaient là pour le Mardi gras, et une autre lui avait répondu : « Non, ils vivent ici.»
(la quasi-totalité du roman sépare ces deux citations)

Lew Griffin, devenu professeur de littérature, reprend du service pour enquêter sur la fille de son ancien amour, décédée il y a peu.

Son enquête est l’occasion d’un retour dans le sud profond, sorte de retour aux sources sur les rives du Mississippi qu’il avait fuit dans sa jeunesse et où il se heurte a un racisme encore prégnant.

Je me remémorais tous ces souvenirs, auxquels je n’avais pas songé depuis longtemps, en conduisant sur la I-55. Des kilomètres et des kilomètres de terres cultivées s’étendaient ininterrompues jusqu’à l’horizon, des plantations restaurées, des aérodromes d’où des avions miniatures décollaient pour vaporiser les récoltes, et de magasins de campagne qui vendaient tout ce qu’un homme pouvait désirer — essence, alimentation, bière : ce long soupir du Sud à jamais post-colonial. Je m’arrêtai dans des relais routiers et des mini-marchés en bord de route. Même maintenant, les gens y semblaient mal à l’aise lorsque j’entrais, en dépit (ou peut-être à cause) de mon costume sombre, de ma chemise de coton et de ma cravate de soie. Les pompistes dans les stations m’observaient attentivement de leurs cages vitrées. Lorsque je m’arrêtai pour manger dans un endroit dénommé The Finer Diner près de Greenville, deux policiers, attablés autour d’un rôti de bœuf dans un box près de la porte, tournèrent a plusieurs reprises la tête dans ma direction avant de se consulter.

Il reste confronté, interrogatif, à l’impermanence des existences, leur côté insaisissable et qui semble le laisser interrogatif, la fuite face à l’attachement - qui n’est pas une fuite des responsabilités : l’impuissance d’un nourrisson qui se meurt, les addictions la jeune fille qu’il recherche, ou encore la sienne.

Lewis,
Je crois que tu te remets bien. Je veux dire ton bras. Et tu dois avoir compris qu’il se passait quelque chose. Tu te doutes sans doute de quoi.
J’ai vraiment fait un effort. J’espère que tu le reconnaîtras. Mais tout est devenu si ordinaire maintenant, tout m’ennuie.
Je ne peux pas continuer comme ça. Je ne veux pas te faire de mal et je sais que je t’en ferai si je ne pars pas maintenant. Evidemment, ça te fera de la peine de toute façon. Je ne peux pas faire autrement.
Ça serait bien si je pouvais croire que je fais quelque chose de bien en partant, mais je suppose que ça serait encore me raconter des histoires. Et j’en ai assez fait de ce côté-là.
Merci, Lewis, pour tout ce que tu as fait et pour tout ce que tu as essayé de faire pour moi. Et merci surtout d’avoir aimé ma mère.
Non, je ne l’oublierai pas

Mississippi

Les méandres du Mississippi, carte par Harold Fisk.