Une enquête sur un ennemi pas si commun.

Occidents

Dans cette enquête, qui impressionne par son ampleur, Frédéric Martel nous offre un double miroir sur l’occident, son idée, ce qu’il peut projeter et se projeter lui-même. L’enquête part du constat que l’occident semble unanimement désigné comme l’ennemi, le contre modèle, par un nombre croissant de pays et de régimes. La Chine, la Russie, les régimes sud américains de l’alliance bolivarienne (Cuba, le Vénézuela) les régimes islamistes ainsi que, s’il n’en fait pas un sujet significatif de son enquête, un nombre significatif de régimes africains. De façon, peut-être, plus étonnante et inquiétante, cet anti-occidentalisme prolifère également, ici, au sein des démocraties occidentales.

A travers différentes époques et acteurs clés développés dans l’ouvrage, il subsiste une impression de grande confusion que seule la désignation de l’occident viendra combler : on découvre que la grande majorité de l’humanité semble désigner l’occident comme coupable, ou plutôt, les occidents comme coupables de tous leurs (réels) maux et de toutes (toutes aussi réelles) insuffisances.

Les exemples sont nombreux, nous pouvons citer l’exemple Chinois :

Une démocratie qui marche »… Le slogan de Xi Jinping, affiché, répété, insistant, apparaît finalement pour ce qu’il est : un slogan dont le rôle est de critiquer l’Occident davantage qu’une réalité concrète. Et si la Chine est une « démocratie qui marche », pourquoi les chercheurs et journalistes du monde entier n’ont-ils qu’un accès limité aux sources, au terrain–avec des provinces entières où il n’est pas possible de se rendre ? Pourquoi les statistiques sont-elles « harmonisées » et les interviews « rectifiées » ?*).

celui de la Russie :

De même que la religion orthodoxe s’est autodésignée depuis des siècles comme le « vrai » christianisme, la Russie de Poutine affirme stratégiquement vouloir défendre les valeurs traditionnelles contre la « décadence de l’Occident ». Selon ce narratif, elle aspire à « plus » d’Occident et se rêve même en « nouvel » Occident. Projet extravagant, si l’on y songe, qui emprunte des éléments classiques au communisme soviétique et à l’extrême droite, réorganisés dans une apparente nouveauté et réemployés dans un contexte inédit. L’étonnant est que cette pensée ait pu paraître originale alors qu’elle était faite d’éléments connus, agencés autrement : la détestation du bourgeois libéral, le refus de la liberté d’expression, la haine de l’OTAN, le rejet du pluralisme et de la démocratie. S’y ajoute une composante sociétale qu’il ne faut pas négliger, tant elle a aujourd’hui d’écho dans les anciens pays du pacte de Varsovie : la défense de l’Europe chrétienne, de la famille et la lutte contre la sécularisation et la « propagande » LGBT. L’Occident, dit d’ailleurs Poutine, a abandonné ses « racines et tout type d’identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse et même sexuelle ». L’Occident a perdu la foi et c’est pourquoi il faut le combattre–et peut-être le sauver. Tactiquement, il entend donc régénérer l’Occident plutôt que le rejeter. On retrouve ici, sans aucun filtre, les arguments des slavophiles, mais aussi du « Discours de Harvard » de Soljénitsyne et, bien sûr, les idées d’Alexandre Douguine. « L’Occident est moribond ! Nous devons sauver l’âme de l’Europe », écrivait, déjà en 1834, un slavophile. Poutine ne dit pas autre chose. Et il place son combat sous les auspices de la « Sainte Russie », une philosophie de la religion qui prendrait le relais de la philosophie de l’histoire portée par le communisme.

ou encore, Frantz Fanon, figure des luttes anticoloniales :

Fanon est un homme en colère. Son idée forte, intuition géniale qui explique son influence durable dans les années post-Bandung : le tiers-mondisme va remplacer la lutte des classes comme alphabet révolutionnaire ; les prolétaires vont céder leurs places aux « damnés de la terre ». Cette critique frontale du communisme s’explique, chez ce marxiste non orthodoxe, par le fait qu’il doute de la sincérité du Parti communiste français sur la question coloniale. Sur ce point en tout cas, homme de Bandung sans y être, Fanon a vu juste. En ayant l’intuition, comme Richard Wright, que la lutte des races va remplacer la lutte des classes, il est en avance sur son temps.

Les nombreux exemples que décrit Martel à travers ses rencontres et ses lectures montrent finalement un occident largement fantasmé une forme de repoussoir que les régimes - souvent autoritaires - peuvent actionner en fonction de leur besoins : l’occident peut alors être vu comme des occidents au pluriel : ce sont des images, des projections ; une sorte de miroir repoussant des orients de Saïd : cet occident est vide, sans substance.

Pour autant, ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes dans cet, ou ces, occident(s) : il y a aussi dans nos démocraties occidentales des zones d’ombres, des frottements, des apories ; si celles-ci peuvent servir de levier à sa critique, elles n’en sont pour autant pas sa substance. Les conflits, les faiblesses, plus ou moins graves et temporaires, sont une part consubstantielle de la liberté de parole et politique de nos régimes de liberté publique : leur existence n’est pas une preuve de l’inefficacité intrinsèque du système, elle en est un symptôme de son fonctionnement normal (ce qui ne veut pas dire que leur fonctionnement est toujours parfait, ou même satisfaisant)

En outre, les cultures et traditions politiques des différents pays composant l’occident peuvent varier fortement : aux États-Unis, en Europe, au sein de l’Europe, de la Corée et d’autres diffèrent grandement les unes des autres. Ce qui les rassemblent, d’une certaine façon, c’est le rapport au pluralisme, à la liberté de conscience et d’expression, en un mot, au libéralisme (au sens politique). L’occident, ici, ne s’unit pas sur un contenu, mais sur ce cadre qui permet aux divergences de s’exprimer et de coexister, par opposition aux régimes souvent populiste, autoritaires qui utilisent l’image de l’occident de la façon instrumentale pour asseoir leur régime.

Par ailleurs, le grand clivage mis en scène entre l’occident et le sud global qui sert de trame à tous ces discours semble pourtant peu consistant : quoi de commun entre la Chine, puissance industrielle sans égale, la Russie et l’Iran, puissances impériales, et les pays d’Amérique latine ? Le rejet de l’occident y fonctionne moins comme une analyse que comme un levier pour légitimer des régimes souvent autoritaires : un repoussoir mobilisable à travers des discours qui, pourtant, peuvent largement s’opposer entre eux, d’un registre décolonial « de gauche » à un registre plus classiquement nationaliste « de droite » ; parfois même au sein d’un même discours.

Il reste cette intuition à la clôture de cette enquête : le libéralisme politique, le pluralisme, les institutions libérales, un certain rapport au monde et à l’altérité ; ce cadre “occidental” vaut, peut être, que l’on reconnaisse sa valeur et qu’on le défende.

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