
Meurtres en série et tensions raciales à la Nouvelle Orléans.
Revenus quelques décennies avant l’opus, précédent, nous retrouvons Lew Griffin, détective privé à la Nouvelle Orléans, au début des années 60. Lew griffin, encore jeune et expérimenté, est le témoin direct d’un meurtre par un tueur en série qui semble viser plus particulièrement les blancs. Alors que la ville est déjà sous une tension raciale déjà latente, presque explosive.
«Mais bien évidemment. Je crois même que, vous les nègres, si on vous élève correctement, vous êtes aussi bien que n’importe qui. Mais le fait est que je peux te garder aussi longtemps que je veux et personne ne dira rien.
— Pour quel motif?
— Lewis, Lewis (secouant la tête), mais d’où tu sors? J’ai pas besoin de motif.
- Ça changera peut-être.
— Peut-être. Mais pas encore. Pour l’instant, t’es qu’un négro. T’as été en affaires avec une femme qui s’est fait tuer hier soir. T’as pas d’emploi stable, t’as un penchant pour la violence et t’as été congédié de l’armée pour avoir cassé quelques têtes. T’auras de la chance si t’arrives jusqu’à une cellule.»
Il poursuit son enquête, ou plutôt c’est son enquête qui le poursuit, tant il ne semble que réagir aux événements et aux rencontres, non pas passivement, il a le coup de poing facile, mais en accueillant ce que lui apporte la ville et ses bas fonds, ses lectures, ses rencontres impromptues, ses relations familiales compliquées qui frôlent l’incompréhensible, noyé sous des vapeurs d’alcool. Son enquête semble le balotter dans la ville de la Nouvelle Orléans comme une coque de noix qui flotte sur le Mississipi.
L’Oak Leaf ressemble à quelque chose qui se serait traîné, à force de volonté, des années trente jusqu’à maintenant. Lambris de cyprès aux murs, plafond en tôle estampée, et des espaces si étroits qu’il faut se mettre de profil pour passer. Ça vous rappelle à quel point la ville elle-même est comme une vaste mémoire. À quelques rues de là, le Mississippi attend de tout inonder. Seul le génie civil, cette force de volonté, le retient.
Autant que le fil des différents romans qui composent la série, le temps semble distendu, étrangement illinéaire, accélérant brutalement ou se perdant dans le flou d’une soirée, à moins que ce ne soit plusieurs, alcoolisées. Et pourtant, cette distorsion temporelle fini par dessiner, de façon impressioniste et par petites touches successives, le portrait d’un homme qui tente de ne pas perdre le fil de sa propre vie, fil qui semble ne tenir qu’à sa découverte, et son amour, de la littérature : si la mémoire peut tenir qu’à ce fil, elle même n’est pas linéaire, elle se fabrique par strates, par couches successives qui ne recouvrent jamais vraiment la précédente et d’où peut ressurgir l’inattendu, qu’il soit plaisant ou franchement désagréable. Pourtant quel que soit le sentiment lié à ce souvenir, rapproche t’il pour autant de la vérité ?
Je me versai un autre verre et l’emportai à l’étage. Je pris l’autobiographie du romancier Juan Goytisolo, Les royaumes déchirés, que j’avais commencée ce matin-là et presque terminée.
La mémoire, écrit Goytisolo à la fin de son histoire, n’a pas le pouvoir d’interrompre le cours du temps. Elle ne peut que recréer des scènes fixes, encapsuler des moments privilégiés, agencer les souvenirs et les incidents d’une manière arbitraire qui, mot après mot, formera un livre. La distance infranchissable entre l’acte et le langage, les exigences de l’écriture dégradent insidieusement et inévitablement la fidélité à la réalité qu’elles transforment en exercice artistique, la sincérité devient une simple virtuosité, la rigueur morale une formule esthétique. Dotées de cohérence rétrospective, étayées par une ingénieuse continuité de récit et de ton, nos reconstructions du passé seront toujours des trahisons relatives. Posez vos plumes, dit Goytisolo, rompez le fil narratif, limitez les dégâts : car seul le silence peut conserver intacte notre illusion de vérité.

Vue satellite, de la Nouvelle Orléans, les méandres du Mississipi, le lac Pontchartrain, source : Nasa