Le bordel des mers

L’épopée d’un bâteau-bagne.

Le titre est assez trompeur, si la prostitution constitue bien un volet de ce périple, ce n’est ni le sujet central du livre, ni un élément central de ce voyage.

Ce voyage s’inscrit dans le processus de colonisation, qui apparaît à la fois comme un projet strictement colonial - la volonté de conquérir, d’occuper, valoriser des terres lointaines - mais aussi comme une volonté d’écarter les éléments indésirables du Royaume Uni - simples arnaqueurs, voleurs, prostituées, voire simples “jeune filles perdues”, coupables de déshonneur pour avoir suivi un amour passionnel jusqu’à y perdre leur liberté (il y a tout aussi évidemment de réels bandits de grand chemins).

La peine de mort apparaissant trop cruelle pour ce qui peut parfois ressembler à de petits larcins de survie, le bannissement et l’envoi aux colonies apparaît comme une solution de repli assez logique, moins ouvertement cruelle ; en outre, celle-ci a aussi le “mérite” de vider des prisons incapables de contenir le flux de prisonniers : on peut ainsi se retrouver exilé de force dans une colonie pour une paire de chaussure ou quelques mètres de tissus volés.

Au delà du périple en lui même, la description du système judiciaire, et de ses sanctions anglais est un des éléments frappant du livre : Celui-ci apparaît comme étant très frustre et particulièrement cruel. Les seules sanctions possibles étant la mise à mort, ou l’envoi aux colonies de peuplements. Il y a aussi une dimension totalement utilitariste à cet exil forcé : les colonies ont besoin de bras, pour produire, et de femmes, pour permettre aux bagnards de s’implanter sur le long terme.

À la fin du XVIIIe siècle, même aux yeux de ses contemporains, le Code pénal paraît inadapté et rudimentaire. Il s’est constitué au fil des siècles sans vision d’ensemble, avec de brusques poussées législatives à chaque augmentation de la criminalité. Théoriquement, si l’on se reporte à l’énumération qui figure dans tous les comptes rendus d’audience de l’Old Bailey, les crimes passibles de la peine capitale, ou double felonies, sont alors les suivants :
« Incendie criminel, vol par effraction, vol d’ani-maux, fausse monnaie, contrefaçon, vol de grand chemin, cambriolage, vol de chevaux, meurtre, homicide involontaire, vol d’un particulier, viol, vol à main armée dans une demeure privée, attaque à main armée de la malle-poste, attaque à main armée d’un bureau postal, émeute, vol simple dans une demeure privée, vol à l’étalage, vol de moutons, vol à bord d’un navire ou d’une barge, trahison, homicide volontaire.»

Se retrouvent donc à bord du Lady Juliana une micro-société assez baroque, constituées de petites coupables de pas grands choses, encadrées par de réelles criminelles, le tout chapeautés par le personnel du navire, au premier chef le capitaine et quelques personnels particulièrement clés : chirurgien, économe, charpentier. Le navire met près de deux ans à rejoindre sa destination, en Australie après plusieurs escales qui donneront au livre le prétexte de son titre.

Si le livre est largement centré sur les passagères, il ne faut pas ne voir en elles que des victimes d’un système judiciaire cruel (elles le sont, assurément), celles-ci pourront aussi, lors de leur voyage et ensuite, utiliser ces circonstances tragiques pour améliorer leur conditions, voire y voir une opportunité d’ascension sociale qui leur aurait été interdite si elles étaient restées dans leur pays natal.

Le bordel des mers

John Harris; Robert Dodd (artist and engraver) - Lady Juliana