
La part sauvage, le récit d’une longue amitié avec Philip Roth
Voici Milan Kundera, par exemple, dans sa préface à l’édition française de Professeur de désir, un autre des romans de Roth publié chez Gallimard en 1982. La vitesse de l’Histoire a atteint un tel degré que le lien avec le passé risque de se rompre, écrit-il. Sauver la continuité qui se perd, capter le temps fugitif de l’Histoire et mettre indirectement en parallèle notre façon de vivre et celle, à demi oubliée, de nos prédécesseurs. C’est là que je vois le sens profond de l’intellectualisme des héros de Roth, tous professeurs de littérature ou écrivains (…). Ce n’est pas là futile exhibition intellectuelle d’une littérature narcissiquement penchée sur elle-même. C’est une façon de garder le temps du passé à l’horizon du roman et de ne pas abandonner ses personnages dans un espace vide où la voix des ancêtres ne serait plus audible.
Ce récit s’enroule de deux intuitions de façon presque parallèle, Marc Weitzman est le chroniqueur d’un monde qui s’écroule, devient sauvage, Philip Roth l’est lui au travers sa vie son oeuvre et sa propre place dans la littérature américaine.
En effet, on peut lire l’oeuvre comme celui du long délabrement d’une certaine idée de l’amérique : depuis la cellule familiale des années 50, celle où la femme restait enfermée à la maison, occupée par ses enfants et son ennui, pendant que le mari, au travail, absent et énergique, provient au confort de sa famille. Une situation morne, presque mortifère, mais lisible et prévisible, propice aux drames intimes et à l’irruption de la fiction : le chaos est un événement singulier qui vient dérégler, parfois jusqu’à détruire, cette famille comme un jeu de quille ; il y a là un sujet dont l’écrivain peut s’emparer, une histoire à raconter.
Comment caractériser ces tendances? Dans les années 1950, on l’a vu, « la culture » avait commencé à jouer un rôle central dans la façon dont les individus se valorisaient et se projetaient dans la société. Jusque-là, l’imagination artistique était restée globalement fidèle à une tradition de l’imitation fixée depuis l’Antiquité opposant d’un côté la vie, de l’autre sa représentation, une tradition à laquelle Roth ne dérogeait nullement. Bourgeois et ordonné dans son existence, anarchiste et sauvage dans ses livres : il avait fait sien ce motto de Flaubert. Mais quel sens ces mots pouvaient-ils bien avoir dans une société américaine où régnait moins l’ordre que le conformisme, moins l’éthos bourgeois, au sens européen du terme, que l’orageuse énergie d’une middle-class nouvelle aussi insatiable qu’in-satisfaite? À mesure que les artistes d’après-guerre examinèrent et exprimèrent les frustrations nées des antinomies insolubles inhérentes à la démocratie de masse, la mise en scène sociale des colères et frustrations qui en résultaient devint plus qu’une simple mode. Après tout, qui, à un degré ou un autre, ne se sentait pas intérieurement supérieur au traitement que lui infligeait la société? Se révolter devint une façon de retrouver sa dignité en s’affirmant différent, non-dupe du conformisme ambiant. On était un artiste parce que l’on avait quelque chose à dire, et ce que l’on avait à dire, c’est qu’on était opprimé.
Au fil des décennies, cette image s’est lentement érodée, à moins qu’elle ne se soit brutalement écroulée, sous les effets de l’évolution du monde et de la société : individualisation, autonomisation, balkanisation communautaires : c’est probablement particulièrement saillant à l’ère des réseaux sociaux, mais cette évolution est en réalité antérieure et plus profonde.
Je voudrais revenir sur cette inexplicable destruction d’un homme énergique et compétent, comme vous dites. Vous venez de parler du Théâtre de Sabbath, un roman dans lequel le personnage central, Mickey Sabbath, consacre l’essentiel de son énergie masculine et de sa libido à se faire détester de son entourage. Il instrumentalise jusqu’à ses obsessions sexuelles dans le seul but de mettre en scène son combat contre les conventions et la morale, et flirte avec la haine et l’autodestruction. Levov est tout le contraire. Aucun de ces deux hommes n’est faible. Chacun à sa manière, ce sont des types solides, autonomes, déterminés à persister dans leur être. Et pour-tant, chacun des deux livres est l’histoire de leur chute.
S’il n’y avait qu’un seul thème chez vous, je me demande si ce ne serait pas celui-là : des hommes qui voient un impératif moral dans la nécessité de maîtriser les circonstances de leur existence, des hommes que la conscience de leurs limites humilie, et finalement des hommes piégés par leur combativité même.
Si l’autonomisation de l’individu présente des côté positifs indéniables, elle vient également avec négatifs : le chaos devient permanent, recouvre tout ; il ne reste rien à l’écrivain à raconter qui puisse venir perturber la marche du monde, celui-ci étant déjà totalement imprévisible, absurde, vulgaire, dénué d’esprit de sérieux et dépassant souvent la fiction : il pourrait y avoir ici, un vecteur de la fin de la littérature, en quelque sorte. En tout cas, la fin d’une certaine littérature.
Cette irruption du chaos s’accompagne par ailleurs par un abaissement général et une émergence de la haine - en particulier dans certains milieux universitaires - dont l’antisémitisme (déjà abordé par Marc Weitzmann dans un temps pour hair pour la situation française) est une des composantes les plus spectaculaires : l’antisémitisme dans nos sociétés occidentales, sourdement présent depuis quelques années, et explosif depuis le 7 octobre est la manifestation la plus spectaculaire, et peut-être, en quelque-sorte, l’aboutissement de ce processus de décomposition.
En 2024, selon l’essayiste Joshua Hoffman, sur les quatre-vingts postes de direction du système universitaire de la ville de New York, il n’y avait plus un seul Juif. La même année, dans les universités d’élite, seuls 4 % des universitaires américains de moins de 30 ans étaient juifs, contre 21 % chez les baby-boomers, et le nombre de rédacteurs juifs à la Harvard Law Review avait baissé de moitié. L’évolution naturelle de la démographie n’est pas seule en cause dans la disparition en quelques années du tissu démographique sur lequel s’est appuyée l’œuvre de Philip Roth. Toujours en 2024, le New York Times révélait une campagne d’activistes « pro-palestiniens » en ligne établissant des listes d’écrivains juifs à censurer. Des romancières telles Emily St-John Mandel ou Kristin Hannah, par exemple, se sont ainsi vues étiquetées pro-Israel ou sioniste - à boycotter - pour l’unique raison que l’une était allée à Tel-Aviv plusieurs fois, et que l’autre avait posté un lien Internet renvoyant au bureau de la Croix-Rouge en Israël.
Rien de tout cela n’aurait sans doute été possible sans un dernier facteur, qu’un professeur de philosophie d’une université publique américaine, s’exprimant, en mars 2025, sous le pseudonyme de Hilarius Bookbinder sur le site de l’essayiste américano-allemand Yascha Mounk Persuasion, appelle : l’analphabétisme fonctionnel des étudiants contemporains. Bookbinder : La plupart de nos élèves aujourd’hui sont des analphabètes fonctionnels. Ce n’est pas une plaisanterie. J’entends par là qu’ils sont incapables de lire et de comprendre des romans pour adultes sérieux écrits par des auteurs grand public comme Colson Whitehead et Richard Powers. Nos diplômés sont littéralement incapables de les lire d’un bout à l’autre en comprenant ce qu’ils ont sous les yeux. Ils n’ont ni le désir d’essayer, ni le vocabulaire nécessaire pour saisir le sens des phrases, et certainement pas la capacité d’attention nécessaire pour finir. Leurs compétences en matière d’écriture se situent au niveau de la huitième année (l’équivalent de la classe de 4° en France), l’orthographe est atroce, la grammaire aléatoire, mais le pire, c’est leur résistance à toute pensée originale. Il y a une soumission réflexe au cliché le plus banal, et un refus de toute nouvelle idée.
Il ne reste que l’impression de ne pouvoir vivre qu’en étant en permanence au bord d’un gouffre angoissant et empreint de nostalgie et de solitude : un monde où on n’est jamais, vraiment nulle part chez soi et, à l’heure des foucades d’un Donald Trump qui semble au bord de la folie sénile, une impression générale d’une oeuvre presque prophétique.
