Une traduction policière

Autour d’une enquête sur la disparition de plusieurs jeunes disciples de Platon à Athènes, au IVe siècle avant JC, s’entrelace le récit de la traduction par un universitaire, récit qui prend corps sous la forme de notes de bas de pages qui sont autant de commentaires sur l’oeuvre elle-même jusqu’à former un récit à la fois parallèle et évolue jusqu’à devenir fusionnel.
Le récit principal se déroule dans Athènes, s’ouvre sur la découverte d’un corps lacéré, un disciple de Platon. Athènes, ici n’apparaît pas comme une ville lumineuse, si l’académie de Platon illumine la sphère intellectuelle et académique, le reste de la ville semble déclinant, débordée par ses bas-fonds, dangereuse, presque inconnue d’elle-même et en tout cas, loin de son image d’Epinal étincelante.
Le récit secondaire, celui du traducteur, commence de façon un peu anodine, de simple commentaires et questionnement de traduction, et prend peu à peu une tournure étrange et inquiétante, comme si le traducteur, glisse peu à peu vers un dialogue avec le texte lui même, comme si celui-ci s’adressait à lui, à plus de 2000 ans d’écart, sans pouvoir déterminer si c’est le résultat d’une folie qui s’empare de lui, ou s’il fait face à un mystère absolu.
Autour de l’intrigue policière, le texte s’articule autour de différents dialogues qui s’entrelacent : l’auteur et ses traducteurs, la réalité et les idées, la violence et la beauté, la civilisation et la barbarie.
L’enquête, finalement aussi philosophique que policière, semble laisser planer l’idée que ces différentes strates, paradoxes, sont en réalité indissociables et qu’il est vain de chercher à les isoler comme concepts purs et brillants : la pureté conceptuelle de l’idée vient se fracasser sur l’irruption du crime, sa réalité brutale ; aucun récit, aucune idée, aussi pure soit-elle, ne pourra réellement ordonner ce qui constitue, littéralement, une déchirure brutale de l’ordonnancement du monde.
Le monde est un chaos, aucun raisonnement, aussi rationnel soit-il ne pourra complètement l’ordonner. Le monde est sombre, aucune idée, aussi lumineuse soit-elle ne pourra réellement l’éclairer.
A l’Académie, on ne vit plus dans la réalité mais dans la tête de Platon. Maîtres et élèves sont des “traducteurs” enfermés dans leurs “cavernes” respectives et qui se consacrent à trouver l’Idée en soi.

Giovanni Battista Piranesi - Les Prisons imaginaires (estampe VII — Le Pont-levis )