
Une histoire du djihadisme et du contre terrorisme.
Le livre d’Abou Djaffar (que l’on peut également retrouver sur son blog) retrace l’histoire sur un temps temps assez long du terrorisme islamiste, sa genèse, son évolution avec quelques temps saillants (la guerre d’Afganistan, la montée en puissance d’Al-Qaida, les conflits en Iraq, en Syrie, les conflits en Irak et en Syrie et bien évidemment, l’Etat Islamique). Chacun de ces conflits semble abriter un phénomène mouvant, difficile à appréhender, en perpetuelle évolution.
C’est peut-être cette nature évolutive, presque organique, qui a rendu - et rend toujours, par bien des aspects - le phénomène difficile à appréhender pour les services de renseignement et de contre terrorisme, dont est issu l’auteur. Les impasses ont été nombreuses, nous pouvons citer, pêle mèle : mauvaise posture et déni qui en pêche de voir le projet politique et révolutionnaire derrière l’instrumentalisation de la terreur et de l’ultraviolence, racisme latent emprunt de paternalisme, la profusion des discours plus ou moins avisés, pour ne pas dire charlatans ainsi que, grande habitude française, une certaine confusion entre compétence et mondanité teintée d’une certaine autosatisfaction qu’il faut bien qualifier de malvenue (“pas de faille”).
Au delà de cet historique, le livre vaut surtout, et inquiète également, par l’impasse stratégique dans laquelle nous semblons bloqués : s’il est tout à fait légitime, voire indispensable, de se défendre face aux attaques de ceux qui souhaitent explicitement notre destruction, la luttre contre le terrorisme ne va pas sans provoquer certains tiraillements au seins de nos sociétés : la part musulmane de la population vivant en occident pouvant se sentir visée par ce combat, au moins indirectement (et les amalgames plus ou moins savamment entretenus par une partie du spectre politique peuvent tout à fait entretenir cette confusion), voire sommée de devoir prendre parti dans un combat qui n’est pas de leur responsabilité ; tandis qu’une autre partie de la population peut, tout aussi légitimement se sentir menacée et se retrouver assez circonspecte devant le peu de réaction de certaines autorités musulmanes, parfois tellement encline à contextualiser que leurs motivations en deviennent douteuses.
Ces tiraillements constituent une sorte de victoire, sourde et toxique, des mouvements terroristes, qui vient travailler en profondeur nos sociétés, en effriter la cohérence, la communauté.
En effet, et je dépasse ici le propos de l’auteur, si nous pouvons, et même devons, combattre le terrorisme, ce n’est pas un phénomène que nous pourrons résoudre nous même ; sa résolution ne pourra venir que du “monde musulman” (l’aire géographique, la sphère religieuse, politique, sociétale, pour faire simple) : face à ce combat là, nous sommes, ou semblons être, impuissants et désarmés, alors même que nous sommes désignés comme ennemi.
La solution ne pourra naître en Europe. Les stratégies subtiles et ambitieuses de lutte contre la radicalisation menées à l’échelle d’un pays ne peuvent éteindre une colère et une haine qui touchent une vaste partie du monde et bénéficient parfois de l’assentiment paternaliste d’une autre partie de ce même monde. A présent que le débat stérile, et pour tout dire assez risible, qui a opposé, il y a dix ans, une poignée de mandarins arc-boutés sur leurs certitudes au sujet de la radicalité est derrière nous, on attend que des questions plus sérieuses soient débattues. La plus importante est celle de la nature profonde du phénomène: de quoi le jihad est-il le symptôme ?
Un livre à lire en regard de La colère et l’oubli de Hugo Micheron.

Eugène Delacroix : Choc de cavaliers arabes